Les Français depuis Fouché n’aiment pas leur ministre de
l’Intérieur ; mais le plus souvent
on le craint, voire même on le respecte, chez les voyous et chez certains
membres du Parti de l’Ordre. Avec M. Christophe Castaner, c’est tout le contraire :
on l’aime bien, car l’homme est plutôt sympathique, avec cette allure de
provincial qui devrait lui attirer les suffrages de la France d’en bas ;
mais il n’est pas craint, ni respecté. Et finalement on en arrive à éprouver
une sorte de tendresse mêlée de rire à le voir comme perdu dans un costume dont
la taille est trop grande pour lui. N’est pas Morny, ni même Persigny qui
veut !
vendredi 22 mars 2019
dimanche 9 décembre 2018
La Constitution de la République des Intérêts-Unis
La Constitution de la République des Intérêts-Unis expliquée
à Maurice par l’académicien Atout.
[Extraits de Le monde
tel qu’il sera (en l’an 3000) par Emile Souvestre, publié en 1846]
« Nous avons déjà dit comment cette méthode avait réussi
à M. Atout, qui occupait la plus haute position littéraire des Intérêts-Unis
sans rien écrire, et tenait le premier rang parmi les professeurs sans rien
professer. Aussi était-il bien résolu à persévérer dans une voie qui lui
permettait d’arriver sans marcher. Il se hâta donc d’achever sa correspondance
habituelle, puis, se rappelant son hôte, il monta à son appartement.
Il le trouva un livre à la main, et se pencha pour voir le
titre :
— Que tenez-vous là, dit-il, les fastes de la Convention française ?
— Oui, répondit Maurice, je relisais l’histoire de ces
stoïques audacieux dont les moindres mouraient comme Socrate. Je comptais les
sacrifices muets de ce peuple de Decius, et je trouvais le secret de tant de
simplicité et de grandeur dans un seul mot : la foi !
L’académicien hocha la tête.
— En effet, dit-il d’un air capable, c’était alors le
puissant mobile, l’âme immortelle du corps social ; mais le temps a éclairé les
hommes ; nous avons perfectionné le patriotisme, et nous l’avons rendu plus
facile. Votre moteur ressemblait à la vapeur, puissance irrésistible, mais
difficile à conduire ; les explosions amenaient toujours quelques désastres ;
aussi lui avons-nous substitué une force plus aimable, plus docile, et non
moins irrésistible.
— Vous la nommez ?
— L’intérêt. Notre constitution a été si heureusement
combinée, que les devoirs du citoyen se sont trouvés réduits à l’obligation de
rechercher en tout son propre avantage. Votre gouvernement constitutionnel
contenait, du reste, les germes de cette merveilleuse réforme ; germes cachés,
souterrains, honteux, que nous avons habilement arrosés de légalité pour les
développer et leur donner place au soleil. Aussi, aujourd’hui, le système
politique des Intérêts-Unis répond-il à tous les besoins de l’homme vraiment
civilisé.
Il se compose de quatre pouvoirs qui résument les principes
sociaux de l’époque. (…)…
Le quatrième pouvoir, enfin, est composé des banquiers qui se
sont faits les intendants de la république, lui prêtent à la petite semaine, et
se chargent de passer les revenus publics par un crible qui ne laisse tomber
que les petites pièces et retient toutes les grosses. L’État a insensiblement
mis en gage entre leurs mains la terre, les fleuves, les mers, les mines
souterraines et les transports aériens ; si bien qu’ils seraient les maîtres de
tout, si le fauteuil et les deux chambres n’étaient là ; mais leur pouvoir
entrave celui des banquiers, qui, à son tour, entrave le leur. Car là est le
sublime de notre organisation politique : tout se compense et se pondère. Le
char de l’État ressemble exactement à celui que l’on a découvert sur les débris
de l’arc de triomphe du Carrousel, à Paris ; tiré en sens inverse par quatre
chevaux de forces égales, il reste nécessairement en place, ce qui l’empêche de
se heurter aux bornes ou de tomber dans les ornières.
— Mais non d’être écartelé, dit Maurice ; et, tôt ou tard, le
char se disloquera.
— Si nous n’avions pas une cheville magique qui consolide
tout, fit observer l’académicien.
— Et quelle est-elle ?
— La peur ! Autrefois, on mettait de la passion dans la
politique, mais aujourd’hui le progrès des lumières a fait disparaître ces
hommes de petite vertu qui tenaient à leurs idées et qui voulaient, à tout
prix, le triomphe de ce qu’ils regardaient comme la vérité ! On ne croit pas
plus à ce que l’on défend qu’à ce qu’on attaque. Les opinions sont des
logements à loyer dont on déménage dès qu’on en trouve un meilleur. Aussi les
luttes ont-elles plus d’apparence que de réalité : on se combat comme au
théâtre, en ayant soin de ne pas se blesser, et seulement pour occuper la
galerie. Nul ne porte de coups dangereux, de peur d’en recevoir ; les
adversaires d’aujourd’hui seront nos alliés de demain ; la cocarde que nous
sifflons, celle que nous porterons à notre chapeau ; cette prévision tient lieu
d’indulgence, et si chacun tire d’un côté différent, c’est avec la modération
d’un coursier de fiacre payé à l’heure.
— Alors, je comprends, dit Maurice ; vous êtes à l’abri des
fièvres politiques, mais qui vous sauvera de l’indifférence ?
— Toujours la constitution, répondit M. Atout. Croyez-vous
que nous en soyons au temps où l’on demandait aux électeurs de payer leurs
députés ? Nous avons compris ce qu’une pareille prétention avait de
décourageant pour le zèle électoral, et nous l’avons retournée. Aujourd’hui,
c’est le député qui paye l’électeur ! Chaque nomination est soumise à la criée
publique, les candidats présentent leurs soumissions, et la place reste au
dernier enchérisseur. De cette manière, plus de pièges, plus d’intrigues ;
chacun débat ses conditions et sait ce qu’il a. Aussi faut-il voir
l’empressement des électeurs ! quelques-uns se sont fait porter mourants jusqu’aux
urnes du scrutin pour déposer leurs votes et en recevoir le prix. Grand exemple
de l’énergie de cette vie politique qu’entretiennent des institutions fondées
sur le seul principe vraiment social, le
dévouement à soi-même ».
PCC
vendredi 22 juin 2018
Caractériser la dépense avant de l’engager : un impératif de bon sens
L’installation d’une piscine au fort de Brégançon, après le
renouvellement par l’Élysée de sa vaisselle d’apparat et l’utilisation par le
Chef de l’État du Falcon présidentiel pour un déplacement de 110 km entre La
Roche-sur-Yon et Rochefort (Charente-Maritime), suscite la polémique ; mais il sera
facile d’opposer à ceux qui se déclarent choqués, sinon indignés par ces
« affaires » que, – de même que la commande de la vaisselle élyséenne
a été faite au profit de la manufacture de Sèvres, qui est un fleuron de notre
patrimoine national et que les sommes concernées s’avèrent au demeurant
parfaitement proportionnées à la nature des biens acquis –, de même que, de toute façon, l’avion présidentiel
accompagne le Chef de l’État au long de ses déplacements et qu’en conséquence il
vaut mieux ne pas le faire voler « à vide » –, la dépense induite par
la piscine du fort de Brégançon ne dépassera pas finalement le coût habituel de
ce genre d’installation.
C’est vrai… Et en même
temps, ces différents cas de figure
permettent de pointer du doigt un biais dans la manière dont on cherche parfois
à les justifier.
Certains en effet considèrent les dépenses afférentes 1) comme venant enrichir le patrimoine national
(la vaisselle d’apparat de l’Élysée), 2) ou bien comme engagées d’avance (le
Falcon présidentiel), 3) ou encore comme conformes à la réalité des prix du
marché correspondant (la piscine de Brégançon). Or, pour toute personne
disposant d’un peu de bon sens et qui est responsable d’un budget public ou privé, aucune dépense ne devrait
être envisagée au travers des trois caractéristiques que nous venons
d’énumérer : dans le « vrai monde » des « vrais
gens », en particulier chez les « gens de rien », toute dépense avant d’être engagée,
doit être examinée selon le double critère
absolu de son utilité et de son opportunité ; manifestement, ces
principes sont depuis longtemps perdus de vue au sein de l’appareil d’État.
lundi 18 juin 2018
D’où parlez-vous, Monsieur le Président ?
Le Café du Commerce, de l’Industrie et de l’Agriculture
réunis, comme on l’appelait autrefois, le véritable parlement du peuple, comme
l’a répété Balzac après Swift, paraît le lieu adéquat pour permettre au
personnel politique de s’informer de la réalité quotidienne des Français :
certes, le lyrisme des débats n’y est peut-être pas toujours à la hauteur de
celui des discours des membres de la Représentation nationale ; certes, on
peut parfois y respirer à l’occasion quelques remugles nauséabonds ; mais le
plus souvent prévaut un certain bon sens et des propos comme ceux tenus
récemment par le Président de la République – « On met un pognon de dingue
dans les minima sociaux et les gens ne s'en sortent pas. Les gens pauvres
restent pauvres, ceux qui tombent pauvres restent pauvres » –, ne
constituent finalement qu’un constat largement partagé, depuis le citoyen
lambda, accoudé au zinc du comptoir, jusqu’aux magistrats enherminés de la Cour des
Comptes.
Alors, où est le problème ?
Faut-il rappeler qu’un propos, quel qu’il soit, ne peut être
isolé de celui qui le tient, du moment et de l’endroit où il est tenu, sans
même parler de sa diffusion. Le vieux truc rhétorico-gauchiste, « d’où
parlez-vous ? », aujourd’hui presque sorti d’usage, n’est sans doute
pas aussi usé que voudraient le faire le croire ceux dont les discours se
voyaient jadis ainsi interrompus : c’est même le meilleur moyen, dans un
monde de la communication, de renvoyer les discoureurs à leurs responsabilités.
Or, dans le cas du Président de la République, le plus choquant n’est pas tant
ce qu’il dit, puisqu’il répète en l’occurrence ce que ses agentes in rebus ont souvent entendus au Café du Commerce, mais que ces propos
soient tenus sous les ors d’un appareil d’État qui pourtant n’a plus les moyens
de ses dépenses somptuaires et dans une posture qui ressemble par trop à celle
du monarque que la misère de son peuple « dérange », dans les
différents sens du terme.
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